nuance infuse | Étiquetage

  • 04 avr


  • l.haugen


Mémoire et archivage, étiquetage de souvenirs personnels.
Extrait de « seulensemble, image d’une pensée », projet de diplôme.

Date : mai 2013

 

La poubelle, Ilya Kabakov 1980

Chacun de nous est envahi par des monceaux de papiers qui s’amassent quotidiennement sous la table ou sur le bureau, dans le porte-revues, près du téléphone.
La pluie de papiers se déverse sur la maison : magazines, lettres, adresses, quittances, petits mots, enveloppes, invitations, prospectus,télégrammes, emballages et tutti quanti.
Nous trions ces flux, ces torrents de papier, en les regroupant selon nos propres critères : papiers importants, aide-mémoire, souvenirs agréables, documents conservés à tout hasard.
En somme, à chacun son principe de classement. Le reste, actuellement, est à jeter. Le plus difficile et le plus laborieux est de séparer les papiers importants de ceux qui ne le sont pas, mais tout le monde sait que c’est nécessaire pour tenir tout en ordre… jusqu’au prochain entassement. Mais si l’on renonçait à ce tri, à ce nettoyage ?

Si, considérant qu’il est impossible de distinguer ce qui est important de ce qui ne l’est pas, on se laissait envahir par ce flot de papiers ? Ne serait-ce pas une folie ? Et quand cela peut-il arriver ?
En fait, c’est lorsque quelqu’un, ne sachant plus distinguer ce qu’il doit garder de ce qui est bon pour la corbeille, devient incapable de comprendre en quoi un principe de classement est meilleur qu’un autre. Une toute autre problématique se dessine dans son esprit : faut-il considérer comme une poubelle ou
bien comme un ensemble globalement important cet océan de papier qui se déverse sur lui ?
Et, donc, faut-il jeter ou garder le tout ? Sous cet angle, le choix devient extrêmement ardu. S’il faut un argument en faveur de l’importance, évoquons ce sentiment — la réminiscence des événements liés à ces papiers — que connaît toute personne qui a déjà eu l’occasion de passer en revue ses archives. Supprimer les indices et les témoignages qui y sont incarnés équivaut à se priver de ses souvenirs.

Dans notre mémoire, tout est, au même titre, pertinent et significatif. Les souvenirs disparates, tels des points, se nouent, s’enchaînent pour former des réseaux et des liens qui, de ait, constituent notre vie. S’en priver signifie aussi faire ses adieux à ce que nous étions dans le passé et,en quelque sorte, ne plus être.
Le bon sens nous dit que, mis à part les papiers, les cartes postales et les lettres chères à notre coeur, le reste est sans valeur : quittances payées depuis longtemps, tickets de cinéma ou billets de train périmés, reproductions achetées ou reçues en cadeau, magazines ou journaux lus il y a belle lurette, notes concernant une affaire aboutie ou non (peu importe, de toute façon, il est déjà trop tard). Mais pourquoi faudrait-il prendre ce point de vue distant ? Pourquoi devrions-nous nous identifier et juger de l’utilité des objets de ce point de vue étranger ? Pourquoi évaluer notre passé depuis le présent, le rejeter, ou pis encore, le réprouver ou s’en moquer ? Quelqu’un peut-il, a-t-il le droit d’examiner ma vie de l’extérieur ? Quand bien même se serait moi, en train de parcourir ces vestiges de mon propre passé ! Pourquoi le bon sens devrait-il triompher de mes souvenirs, de ma vie qui est arrachée à ces fragments de papiers que je trouve aujourd’hui inutiles et dérisoires ? On peut, certes, objecter que ces souvenirs n’existent que pour moi, et que, pour les autres, qui en ignorent tout, ces bouts de papiers sont bons pour la poubelle.
Mais pourquoi devrais-je me
séparer de mes souvenirs, enfouis dans ces débris qui ont l’apparence de détritus ?

C’est quelque chose que je ne peux pas comprendre. Ces papiers tissent ma vie passée et présente. Et, même s’ils ne ressemblent qu’à un tas de paperasse, ils ont beaucoup de sens à mes yeux.
Bien plus : bizarrement, je sens que les détritus, où d’importants documents sont mêlés à de simples débris, constituent la vraie texture de ma vie, aussi futile et insipide qu’elle paraisse.